11 octobre 2007

Le «socialisme du réel», base de la rénovation

Nous y voilà ! Ce que le parti Socialiste n’a pas voulu ou su réaliser il y a 5 ans, au lendemain d’un 21 avril 2002 qui aurait dû le conduire à entamer un travail de fond particulièrement poussé, il se voit contraint de le faire aujourd’hui, après une nouvelle défaite (la troisième d’affilée), à l’élection présidentielle dont les raisons sont, en partie, à chercher dans ce refus de questionner véritablement la défaite de 2002 et de procéder à un nécessaire aggiornamento idéologique

Une nouvelle plateforme doctrinale rassemblant toute la gauche

Le Parti Socialiste n’est malheureusement pas la seule force politique contrainte à la rénovation. Paradoxalement, elle en est la principale opportunité de survie. Le Parti Socialiste doit être, aujourd’hui, la clé de voûte de la refondation de toute la gauche française. D’où l’importance, ici, de ne pas négliger ce travail.
De celui-ci, en effet, doit déboucher une nouvelle plateforme doctrinale qui doit couvrir tout le champ de la gauche, depuis les altermondialistes jusqu’au centre-gauche, en passant par les communistes et les écologistes.
C’est dans cette dynamique de rassemblement- qui ne doit pas être qu’une alliance d’appareils- mais bien, surtout, le résultat d’une réflexion de fond menant, au final, à une doctrine commune, évolutive évidemment, mais calée sur des objectifs fermes en terme de projets de société, que se trouve la clé d’une gauche recrédibilisée et pouvant prétendre, de nouveau, à prendre en main le destin de la France.

Une identité en pleine évolution reposant sur des valeurs intangibles et universelles

Il est vrai que la gauche peut se référer à des valeurs intangibles parce que valables quelle que soit la période de l’histoire moderne : c’est le cas de l’égalité ou de la liberté individuelle. Elle demeure, c’est vrai, attachée à cette construction historique qu’est l’Etat social avec ses instruments : le droit du travail, le salaire minimum, les services publics, la fiscalité… Est-ce à dire que son identité est définitivement figée, gravée dans le marbre ? Evidemment non ! Pour autant, le débat qui agite aujourd’hui les socialistes ne saurait se résumer à une alternative facile entre «archaïsme» ou «libéralisme».
S’il appartient à la gauche, et notamment aux socialistes, de faire le constat de l’échec d’un «socialisme réel» idéologiquement pur, est-ce pour autant qu’il faille se ruer vers le libéralisme forcené et le culte de la concurrence ? Par bien des points, le capitalisme libéral, que l’on nous vend aujourd’hui comme LE seul système possible dans nos sociétés modernes, n’a, pour ainsi dire, dans ses fondements et ses objectifs de base, quasiment pas évolué depuis la révolution industrielle (XIXe siècle). De fait, par bien des aspects, il est tout aussi archaïque que le marxisme des origines qu’on demande, à juste titre, à la gauche de sérieusement rénover voire d’abandonner purement et simplement.
Mais, comme dans tout bon débat, il est important de faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Le procès en archaïsme que l’on fait régulièrement à la gauche, par exemple, est intéressant à ce titre là.
Bien sûr, la gauche doit, sans aucun doute, se défaire de dogmes qui, non seulement ne sont plus en adéquation avec l’évolution de la société et du monde mais l’enferme dans une posture essentiellement défensive, lui faisant perdre, en outre, toute capacité réformatrice. Il est évident, par exemple, que la gauche d’aujourd’hui ne peut pas se définir par la seule défense de tous les «acquis sociaux» hérités du passé. Il est clair que sa réflexion sur la nécessaire réforme de notre système de protection sociale hérité de 1945 doit intégrer l’allongement de la durée de la vie. Mais en n’oubliant pas non plus de tenir compte, entre autres, de la pénibilité des conditions de travail.
Mais, répétons-le, certaines valeurs traditionnellement portées par la gauche restent d’une intangible actualité parce qu’elles conservent leur caractère universel : l’humanisme, l’égalité, la fraternité, la solidarité, la justice sociale… Les mettre en avant, en faire des objectifs politiques prioritaires ne peuvent pas être considéré comme les signes d’un archaïsme ! En revanche, il est vrai que la gauche doit désormais évoluer avec son temps et qu’elle ne doit jamais cesser d’actualiser ses orientations afin de tenir compte, à la fois des leçons de ses expériences de pouvoir passées et de l’évolution, des transformations du monde.

Un réformisme de gauche, critique du capitalisme libéral

Au «socialisme réel» du passé qui a montré ses limites et s’est abîmé dans de tragiques dérives, doit succéder un «socialisme du réel», différent de ce «socialisme de la renonciation ou du renoncement» qu’on nous accuse trop souvent, nous, socialistes, de prôner. Il est vrai que quelques-uns d’entre nous, très minoritaires d’ailleurs, persuadés de trouver l’avenir de la gauche… à droite, confondent allégrement «gauche moderne» et soumission quasi-totale aux normes du marché et au capitalisme mondialisé.
Le «socialisme du réel» entend, au contraire, réaffirmer le rapport critique fondateur que la gauche doit continuer d’entretenir avec le capitalisme. Certes, il s’affranchit d’un «surmoi» marxiste et révolutionnaire pour assumer clairement son réformisme qui passe par une imprégnation plus forte à la culture du compromis (qui n’est pas synonyme de compromission). Certes il évite de tomber dans la caricature qui vise à faire de l’entrepreneur un exploitant systématique et accepte l’idée qu’il y ait une économie du risque plutôt qu’une économie de la rente. Pour autant, ce socialisme là entend toujours remettre en cause, y compris dans le contexte d’une économie mondialisée, la course effrénée vers le moins-disant social qui déséquilibre toujours plus le rapport de force entre le travail et le capital au profit exclusif de ce dernier. Il considère que la réhabilitation de la «valeur travail», vu sous un angle de gauche, doit, avant tout, s’attacher à réduire le déséquilibre qui existe entre travail et capital.

Le «socialisme du réel» face aux enjeux de la société

Confronté au défi majeur de la mondialisation, ce «socialisme du réel» ne renonce pas à réfléchir à de nouvelles formes de régulations mais il étend leur champ à un échelon supra-national (en premier lieu européen) pour mieux maîtriser le marché.
Dans un système où les inégalités de revenus renaissent en permanence, il se concentre sur l’égalité des chances et la lutte contre la «reproduction sociale».
Face à l’épuisement des ressources naturelles et aux dérèglements climatiques, le «socialisme du réel» doit prioritairement réfléchir à un nouveau modèle de développement qui tourne le dos à une conception productiviste et à la croissance exponentielle des besoins humains pour privilégier le qualitatif, le non-marchand et s’orienter vers un progrès démocratiquement maîtrisé.
Le «socialisme du réel», faisant le constat d’une fragmentation de la société, remet en cause l’appréhension du social sous le seul angle des appartenances de classe. Dès lors, il ne refuse pas les aspirations à l’émancipation individuelle et ne tourne pas le dos à une déclinaison plus individualisée des politiques publiques. Mais il entend, toutefois, être à l’origine d’un nouveau contrat social permettant de surmonter les antagonismes liés à cette société fragmentée en essayant d’articuler le mieux possible la lutte contre l’exclusion et les attentes des couches populaires et moyennes salariées.
Pour ce faire, le «socialisme du réel» croit en la réhabilitation de la puissance publique en tant que celle-ci adopte un fonctionnement, certes plus efficace mais dans le but de redonner des moyens d’action au politique face à la toute puissance de l’ordre économique.



Gildas GUGUEN

07 octobre 2007

Rénovation et Internet

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F Hollande: «Le PS doit être en perpétuelle mutation"

«Le PS doit être en pertétuelle mutation»

Interview.
Pour François Hollande, Premier
Secrétaire  du Parti socialiste, le processus
de rénovation doit permettre
de refonder l’identité même du Parti,
autour  des principes qui font consensus,
mais également en débattant des
idées et des thèmes sujets à divergence.
Au terme de cette démarche, les valeurs
admises par tous feront l’objet d’une
charte  fondamentale,tandis  que
les options divergentes seront tranchées
par les adhérents du PS, lors du prochain
congrès.

L’objectif premier du processus de rénovation
du Parti socialiste est «la refondation idéologi-
que et programmatique». En quoi cette refon-
dation est-elle nécessaire? Urgente?

Elle est nécessaire et urgente. Parce que l’on ne
Peut pas simplement analyser une défaite à tra-
vers des questions de personnes, soit liées à
notre adversaire, soit à notre candidate. Ce ne
serait pas juste et ne nous ferait guère progres-
ser. On ne peut pas non plus analyser la défaite
simplement par rapport à telle ou telle proposi-
tion.Il faut revenir sur l’essentiel,c’est-à-dire sur
ce qui a fait que les socialistes et notre candidate
n’ont  pas été jugés comme les plus convaincants,
les plus prêts, les plus adaptés au monde
contemporain et à la société d’aujourd’hui. Là
réside la question fondamentale.

Qu’est-ce qui a guidé le choix thématique
des trois grands «forums de la rénova-
tion?»

Nous devions traiter les sujets les
plus difficiles et
ceux qui nous
ont posé pro-
blème dans la
campagne pré-
sidentielle :
notre rapport à
la mondialisa-
tion, l’articula-
tion entre l’in-
dividu – ses
aspirations de
réussite – et le collectif et,enfin,le rapport  à la
nation,ce que l’on appelle le «vivre ensemble».

Qu’est-ce qui fait de cette rénovation un proces-
sus vraiment innovant,notamment par rapport
aux « états généraux du projet », qui se sont
tenus il y a un an et demi ?

Il ne s’agit pas de refaire un programme. Il sera
temps,au lendemain de notre congrès,d’ouvrir
ce chantier. L’objectif est d’aller au cœur même
des grands défis contemporains les plus déli-
cats à relever. Et de discerner ce sur quoi nous
pouvons nous retrouver tous. C’est  ce qui fon-
dera l’identité du Parti socialiste.Mais cela per-
mettra également d’identifier les réponses sur
lesquelles  nous divergeons.Et ce sera aux adhé-
rents du Parti socialiste de les trancher, lors du
prochain congrès,sur la base d’un processus de
rénovation qui aura permis à la fois de formali-
ser ce qui nous unit autour d’une charte fonda-
mentale, et de préciser clairement les différen-
tes options ou stratégies qui nous séparent,
afin de les soumettre au vote militant pour
dégager la ligne majoritaire.

Plusieurs acteurs de ce processus ont déjà joué
des rôles majeurs dans d’autres moments de
diagnostic ou de propositions. En même temps,
beaucoup de rapporteurs ou de membres de
commission sont peu ou pas connus... Est-ce cela
la rénovation, un mélange de jeunesse et d’ex-
périence?

Attention ! Les acteurs du processus, ce ne sont
pas seulement  les quelque 100 membres  des
trois commissions  mises en place pour les
forums. Les militants doivent être associés de
multiples  façons.Ce sera l’objet des forums qui
se tiendront dans toutes les fédérations mais
aussi des débats sur internet.
Le travail des commissions sera de fournir un premier matériau, des premières analyses,
mais  pas de décider à la place des socialistes de
ce que sont leurs valeurs fondamentales, leur
identité. En leur sein se côtoient effectivement
plusieurs générations, dans toutes leurs diver-
sités. C’est ce mélange qui va permettre la
transition, le passage de relais, mais aussi la
transmission du savoir,de l’expérience.

Pourquoi n’avoir pas carrément changé le nom
du Parti pour effectuer une vraie rupture ?

Le mot de « socialiste » n’est ni démodé, ni
déconnecté, ni disqualifié. Au contraire, il est
porteur d’aspirations modernes et de valeurs
permanentes. Quand on a la chance de s’appe-
ler socialiste, on ne met pas le drapeau en
berne, on le porte haut.

Concernant la rénovation du Parti, des procédu-
res et de l’organisation,jusqu’où êtes-vous prêt à
aller ? Des primaires ouvertes à tous, comme en
Italie, une harmonisation nationale des cotisa-
tions, un journal d’information en kiosque...?

Un groupe de travail va réfléchir sur toutes les
formes  d’organisation, de communication, de
vie interne. Mais ce sera le congrès qui aura la
responsabilité de décider.
Oui, effectivement, les modalités de cotisation
Posent problème,  notamment depuis que l’on
A introduit les primo-cotisations  à 20 euros. Je
souhaite aussi que l’on puisse adopter des
modes d’organisation plus simples, plus com-
préhensibles  pour nos adhérents comme pour
nos électeurs. Plus accessible, notre Parti
deviendrait plus fort.
Et puisque vous évoquez nos amis de la gauche
italienne, sachez qu’ils vont organiser une par-
ticipation démocratique pour l’élection de
leurs dirigeants, pas seulement les dirigeants
nationaux, mais également les  dirigeants fédé-
raux. Est-ce que nous pouvons aller jusque-la ? Je ne sais pas, mais ce sont des débats que
nous devrons avoir entre nous.

À titre personnel, est-ce que vous vivez ce pro-
cessus de rénovation comme la grande œuvre de
votre long mandat... Est-ce une façon de laisser
une marque dans l’histoire du Parti, juste avant
votre dernier congrès?

Le processus se poursuivra au-delà du congrès,
nous devons réactualiser en permanence  nos
valeurs, confronter sans cesse nos idées avec la
réalité,pour être le plus concret, le plus efficace
possible. Je veux non pas clore le processus,
mais,au contraire,l’ouvrir.
Tout en gardant ses valeurs, le PS doit être en
perpétuelle mutation. La rénovation doit être
une activité permanente du Parti socialiste.
Effectivement, je souhaite qu’au terme de mon
mandat de Premier secrétaire, nous ayons pu
répondre clairement à des questions qui nous
sont posées depuis trop longtemps : quel est le
rapport des socialistes avec le marché ? quels
instruments aujourd’hui pour la transforma-
tion et la redistribution? quelles réponses face
à l’individualisation et la mondialisation ? quel
est le sens du progrès au XXIe siècle ? Souvent,
nous sommes  interpellés : le PS a-t-il enfin fait
son aggiornamento?  Oui, depuis plusieurs
années, mais cette fois,il va l’écrire!

En quelques mots, si vous deviez convaincre ceux
qui nous liront de participer au processus, que
leur diriez-vous?

Il ne va pas falloir simplement écrire un texte
bien ficelé dans une langue souvent incomprise
par le plus grand nombre, avant de le stocker
quelque part sur une étagère. Non, il faudra
envoyer des contributions, apporter son témoi-
gnage, raconter son quotidien, bref, prendre sa
part dans le débat autant qu’il sera possible,et
permettre à notre prochain congrès d’évoquer
l’essentiel : sur quoi sommes-nous  tous d’ac-
cord, et qui fonde notre identité, et sur quoi
devons-nous effectivement encore débattre
pour fixer une ligne claire, cohérente et  accep-
tée par tous.
Propos recueillis par Ariane Gil.

Diagnostic pour la rénovation

 

06 octobre 2007

"Socialistes, ouvrez les yeux!" Lettre ouverte de Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de "Libération"

« En finir avec les grands écarts entre les textes et les actes. »

Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération, appelle les socialistes à faire coïncider leurs principes avec leur mise en pratique, en s’inspirant notamment des expériences réussies des gouvernements sociauxdémocrates.

Ma meilleure formation, ce fut le Parti. C’est au Parti que j’ai appris le débat, l’histoire politique, les discussions théoriques sans fin, les ambitions, les manoeuvres, les hommes dans leur faiblesse et leur énergie. Je ne suis plus socialiste depuis longtemps,sinon par l’adhésion à des valeurs simples. Mais j’ai gardé au coeur la fièvre militante des vingt ans, quand l’avenir nous appartenait.J’était entré un jour de l’hiver 1972 dans une salle de danse vétuste qui avait gardé sur sa droite la barre de bois et la grande glace des ballerines. Située rue de Trétaigne, elle servait le soir aux réunions de la 18e section de Paris dont le membre le plus glorieux, petit homme d’une grande drôlerie, s’appelait Daniel Mayer,chef du parti sous l’Occupation et fils spirituel de Léon Blum. J’arrivais là après Claude Estier, Daniel Vaillant, Jean Peyrelevade mais avant Lionel Jospin et Bertrand Delanoë.

Années fortes qui ont vu la naissance de l’Union de la gauche et la montée difficile vers le pouvoir, sous l’impérieuse direction d’un Mitterrand dont nous autres, militants de base, surveillions la réalité de la conversion au socialisme… La raideur doctrinale et le maximalisme étaient de règle, surtout chez les jeunes. Si bien qu’après 1981, je fis retour sur ces années trop idéologiques qui furent, on le sait bien, démenties au pouvoir au moment du « tournant de la rigueur » de 1983, comme elle seraient démenties plusieurs fois ensuite par d’autres gouvernements socialistes. L’écart entre les mots des années 70 et les choses des années 80 coûta cher à la gauche. Peu de choses, au fond, ont vraiment changé. Les socialistes, continuent, moderato cantabile, de pratiquer le grand écart entre les textes et les actes,les motions de congrès et les décisions de gouvernement. Cette maladie chronique qu’on appelle le guesdisme – ou le molletisme – immobilise leur pensée et obère leur avenir. Trois réflexions, donc.

Sur le plan théorique, justement, les socialistes doivent proclamer, une fois pour toutes et expérience faite, que la grande querelle philosophique du début de siècle ouverte par Bernstein contre les marxistes orthodoxes a été tranchée par l’histoire et que Bernstein avait raison. Mille excuses pour revenir à une discussion oubliée. Mais les grands ancêtres ont cette vertu qu’ils ouvrent la voie. Bernstein avait vu le premier que le socialisme n’était pas seulement l’expression du mouvement ouvrier, c’est-à-dire du mouvement de l’Histoire animé par la lutte des classes, mais une protestation de tous les temps et de toutes les latitudes contre l’injustice du monde. Rompant avec le marxisme, il faisait dépendre l’action politique, non des pratiques concrètes dérivant de la protestation de classe, mais de valeurs universelles fondées en raison.

Le socialisme n’est pas la simple expression politique d’une classe ou d’un front de classes. Il est le parti de la justice. Il s’ensuit qu’il ne saurait pratiquer la religion des moyens. Il doit se concentrer sur les fins pour ensuite définir les meilleurs moyens d’action. La religion des moyens, c’est la sacralisation des instruments hérités du passé,nés de la lutte des classes et du combat des gauches : un État fort, une école centralisée, un statut rigide pour les fonctionnaires, un mépris pour les déficits, des protections toujours plus rigides en faveur des salariés en place, des entreprises publiques qu’on décrète intangibles (mais qu’on privatise néanmoins une fois au pouvoir : toujours le molletisme). Or ces outils classiques du keynésianisme et du jacobinisme ne marchent plus, pour l’essentiel. Ils échouent, en tout cas, à réduire le chômage de masse, à maintenir les protections sociales et à assurer l’égalité des chances. Ils doivent être réformés.

Une politique sociale qui réussit en usant de nouveaux instruments est-elle plus à droite qu’une autre qui échoue en s’en tenant aux moyens orthodoxes? Si la baisse du chômage passe par une réforme du marché du travail et un encouragement de l’entreprise, faut-il s’en priver parce que ces moyens d’action ne figurent pas dans l’arsenal habituel des socialistes? Si la réussite scolaire des enfants les plus défavorisés passe par une évaluation des établissements, un renforcement des responsabilités des chefs d’établissement et une différenciation plus grande des salaires des professeurs, faut-il condamner ces moyens d’action pour hérésie antisocialiste ?

Les socialistes sont internationalistes. Mais quand on leur parle de leurs camarades de l’Internationale socialiste, ils n’ont que méfiance, distance et jactance. Mentionne-t-on Blair qui a obtenu des résultats en matière de chômage ? C’est un émule de Thatcher. Les Scandinaves qui maintiennent depuis longtemps la prospérité et l’égalité dans leurs sociétés ? Leurs méthodes sont inapplicables en France, leurs pays sont tout petits, ils sont tristes et disciplinés, ils sont protestants, etc. Les Espagnols qui ont fait progresser leur pays à pas de géant vers la modernisation ? Ils sont horriblement droitiers et d’ailleurs tout ne va pas bien en Espagne (il est vrai que la France est un paradis…) ! Le reste à l’avenant.

Alors que les expériences des sociaux-démocrates européens, confrontés eux aussi à l’obsolescence des moyens classiques du socialisme et aux contraintes de la mondialisation, est évidemment précieuse. Mais on n’en parle pas, sinon pour condamner non la pratique mais les programmes et l’idéologie des sociauxdémocrates d’Europe. Singulier aveuglement. Les solutions des socialistes étrangers marchent en pratique mais elles échouent en théorie : il faut donc les rejeter.

En un mot, les socialistes français doivent ouvrir les yeux. Leur théorie est admirable mais dépassée, leur pratique honorable mais insuffisante. Débat théorique et travail sur les expériences étrangères : ces vieilles méthodes jadis utilisées dans l’Internationale de Jaurès sont les seules qui ouvrent la voie de l’avenir.

Laurent Joffrin est directeur de la rédaction de Libération

05 octobre 2007

Manifeste pour une gauche moderne

Article paru dans "Le Monde" du 14.09.07


Les Gracques est le nom collectif choisi par un groupe d'anciens collaborateurs du président de la République François Mitterrand et des gouvernements des premiers ministres Michel Rocard, Pierre Bérégovoy et Lionel Jospin (Le Monde du 2 avril). Les Gracques s'étaient fait connaître, en mars, en appelant à un rapprochement entre Ségolène Royal et François Bayrou. Après leur récente université d'été, ils entendent désormais contribuer à la rénovation d'une gauche sociale-démocrate et réaliste




UNE SOCIÉTÉ PLUS JUSTE


La gauche est la force de ceux qui sont sans force, la voix de ceux qui sont sans voix. Elle l'est à l'échelle des nations, en prônant, au nom de ses valeurs universelles, un ordre mondial fondé sur la paix, le droit et le développement. Elle l'est à l'échelle de chaque société, en se battant contre la fatalité qui enfermerait les plus démunis dans leur destin social. Elle lutte pour que les cartes soient sans cesse rebattues, que l'égalité des chances progresse, que la redistribution sous différentes formes corrige les inégalités de situation. En défendant d'abord les exclus, les ouvriers, les employés, les classes moyennes, elle fait avancer l'intérêt de tous : une société plus juste est aussi une société plus heureuse, plus dynamique et plus sûre.

La gauche refuse le déterminisme de la naissance, la fatalité de l'exclusion et l'immobilisme de la résignation. Elle se bat pour créer plus de richesses, économiques, sociales, culturelles. Elle se bat pour que ces richesses soient toujours mieux partagées entre les individus, entre les classes sociales, entre les générations. Elle sait que la justice n'est pas seulement ici et maintenant. Elle s'attache au long terme, à l'exigence de créer un monde meilleur pour ceux qui suivront. Voilà pourquoi elle considère la révolution environnementale comme une dimension essentielle de sa vision du monde. Elle croit dans le progrès.

Comme toutes les gauches du monde, la nôtre est comptable de cet espoir de justice. Mais elle ne parvient pas à le porter dans la durée. Elle n'a jamais gagné deux élections générales consécutives, comme si elle était vouée à décevoir. Les classes populaires se détournent d'elle, comme si elle était un luxe pour ceux qui ont le temps du rêve. Pourtant, la France a besoin d'une gauche qui ait l'envie de gagner, et la capacité, une fois au pouvoir, de changer la vie.

UNE POLITIQUE PLUS VRAIE


Poursuivre à toute force l'idéal de justice sociale ne signifie nullement qu'il faille refuser le réel, se mentir à soi-même et camper sur des postures qui menacent de devenir des impostures. Par exemple, il ne suffit pas de dire que l'on accepte le marché - comment d'ailleurs pourrait-on faire autrement ? - si on le fait de manière résignée, honteuse, et du même coup inefficace. La gauche doit dire clairement que l'économie de marché est une bonne chose même si les valeurs marchandes ne doivent pas tout envahir. Elle doit en comprendre la dynamique positive, celle qui permet de créer des richesses collectives et individuelles et de servir finalement la justice sociale. Il n'y a pas de contradiction entre l'économie de marché et les exigences de la redistribution. La justice sociale, c'est d'abord le refus des castes protégées et de la société des héritiers. Et c'est cela que permet la dynamique du marché, parce que, bien régulé, il est le moyen de remettre en cause les situations acquises, les privilèges et les rentes.

La gauche moderne veut mettre de la redistribution partout où il y a du marché, et du marché régulé partout où il y a des rentes. De même, il faut cesser de voir dans l'entreprise un ennemi. La gauche doit être favorable aux entrepreneurs. Elle doit reconnaître l'entreprise comme source de richesses et aussi d'intégration sociale. Le goût du risque est facteur d'innovation et de croissance. Il faut le laisser se déployer pleinement pour créer la dynamique économique dont toute la société a besoin.

Il faut aussi arrêter de se mentir sur le développement des échanges internationaux. La gauche doit dire haut et fort que la mondialisation est un progrès. C'est l'ouverture des échanges qui tire pour une large part la croissance mondiale. C'est elle qui a permis à des centaines de millions d'hommes et de femmes des pays en développement de sortir d'une misère honteuse pour l'humanité. La gauche moderne est hostile au discours démagogique du patriotisme économique, et à toutes les formes de protectionnisme, lequel n'a apporté au mieux que le déclin, et au pire la guerre. Elle encourage la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes.

Elle croit, en revanche, à la gouvernance des échanges mondiaux, pour garantir un jeu loyal de tous les acteurs et la réciprocité des ouvertures. Elle milite aussi pour les stratégies fortes d'accompagnement que la mondialisation rend nécessaire dans certains secteurs de notre économie ou sur certains territoires de notre pays, afin d'empêcher que les travailleurs ne fassent les frais de cette transformation.

Enfin, la gauche doit dire que l'Etat n'est pas tout et que la société civile a un rôle essentiel à jouer dans la dynamique de progrès. Elle pense qu'une bonne société est une société dans laquelle les corps intermédiaires - associations, syndicats, collectivités locales - participent activement à la régulation. Elle considère, par exemple, qu'une révolution est nécessaire dans notre démocratie sociale pour produire des syndicats forts et majoritaires, et conférer à la négociation entre partenaires sociaux le pouvoir de créer l'essentiel du droit social, aujourd'hui accaparé par l'Etat. De même, la gauche moderne est décentralisatrice, mais une décentralisation qui s'accompagne d'une simplification des échelons de collectivités, d'un frein aux dépenses publiques locales et d'une fiscalité cohérente des territoires.

Pour se rénover, la gauche doit changer de méthode, modifier profondément son mode de pensée, ses modèles, ses méthodes d'action, sa conception de l'Etat, son rapport avec les citoyens. La gauche traditionnelle réglementait, nationalisait, taxait et dépensait. Ces leviers ne répondent plus. Pour combattre les nouvelles formes d'inégalité, de pauvreté, d'exclusion, de discrimination, de ségrégation, pour créer la mobilité sociale qui doit être l'objectif de la gauche, car sans elle il n'est pas de justice, bref, pour renouer avec le progrès, il faut d'autres méthodes.

Il faut récuser le « conservatisme de gauche » qui trahit finalement les intérêts des travailleurs parce qu'il est incapable de faire marcher la machine à fabriquer conjointement de la croissance économique et du progrès social. Mais il faut aussi démasquer le « modernisme de droite », qui propose de tout faire marcher à l'envers, y compris la redistribution ; de préparer l'avenir de nos enfants en accroissant le déficit ; de relancer l'économie par la consommation de ceux qui n'ont besoin de rien parce qu'ils ont déjà tout ; et de revaloriser le travail en détaxant l'héritage.

Sur la base de ces choix fondamentaux, la gauche de son temps doit affirmer ses valeurs, celles de la modernisation au service de la justice.

15 VALEURS POUR AGIR

La gauche moderne est démocrate, dans la tradition qui va de Rousseau au mouvement antitotalitaire. Elle croit dans le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. Il y a encore beaucoup à faire pour que notre pays excelle de ce point de vue, par exemple, en matière de juste représentation des courants d'opinion dans le système législatif, des travailleurs dans l'entreprise, ou des consommateurs dans les services publics. Le pouvoir du peuple, ce n'est pas le pouvoir aux populistes. A ceux qui croient que l'on gagne en simplifiant les enjeux, en réveillant les instincts et en enflammant les passions, nous répondons que le peuple comprend la complexité du réel. Aucune réalité n'est indicible, et seule la vérité fait durer.

La gauche moderne est libérale
, dans la tradition de Montesquieu ou de Spinoza. Elle refuse d'abandonner à la droite ce beau mot né à gauche. Elle croit à la légitimité de l'Etat de droit, à l'efficacité des initiatives venues de la société civile et à la nécessité des contre-pouvoirs. Elle respecte les droits individuels. Elle estime que de nouvelles libertés sont encore à conquérir sur l'ignorance et l'oppression, pour les minorités et pour les femmes, et que beaucoup reste à faire pour établir véritablement l'Etat impartial.

La gauche moderne est intégratrice. Elle croit en la liberté de conscience et d'opinion dans une société multiculturelle. Elle entend en même temps que soit garantie la neutralité laïque de l'espace public. La bonne intégration des communautés d'origine étrangère dans la société française ne justifie aucune exception à ce principe. En revanche, elle exige la mise en place, d'une politique « d'action affirmative » en leur faveur, aussi longtemps que nécessaire, dont la discrimination positive devra être une des facettes.

La gauche moderne est travailliste.
Elle pense que le travail reste une valeur fondamentale pour l'intégration dans nos sociétés, comme en témoigne le sort funeste de ceux qui n'en ont pas. Elle croit que sa mission est de valoriser le travail et les travailleurs, ouvriers, employés, cadres, et de permettre l'accès de tous à un emploi. Elle sait qu'une économie dynamique n'est pas une économie qui ne détruit pas d'emplois mais une économie qui en crée davantage encore qu'elle n'en supprime. La priorité de la gauche n'est pas de défendre chaque emploi, mais de sécuriser chaque travailleur en lui permettant d'accéder à un emploi, d'en changer s'il le veut, et de ne pas avoir à redouter d'en changer s'il le doit. Elle est aussi de développer les possibilités de progression professionnelle. Elle est enfin de lutter contre les nouvelles souffrances au travail générées par le monde moderne.

La gauche moderne est régulatrice.
Elle croit au rôle régulateur de la puissance publique et à sa mission de correction des inégalités sociales. Elle pense qu'il faut revoir le fonctionnement et les interventions d'un Etat menacé d'impuissance, et qui compromet, par ses déficits et sa dette, l'avenir de nos enfants. L'argent public est un bien rare et il le restera. Il doit être affecté aux priorités de la croissance et de la justice sociale, pas à la reconduction de l'existant ou à la satisfaction d'intérêts catégoriels.

La gauche moderne croit qu'une réforme en profondeur de l'organisation de l'Etat,
fondée sur l'autonomie de décision, la mobilité des personnels et leur responsabilisation, est la condition impérative d'une meilleure efficacité de la dépense publique et d'une plus grande satisfaction des consommateurs et des producteurs de services collectifs. Elle entend appliquer cette démarche à toutes les collectivités qui concourent à la mise en oeuvre des politiques publiques. Elle pense enfin que de nombreuses missions de service public peuvent être exercées dans un cadre privé sous contrôle public.

La gauche moderne est redistributrice. Elle ne croit pas que l'accumulation de la richesse par quelques-uns est la condition nécessaire du progrès de tous. Au contraire, elle pense que le combat continu pour l'égalité est socialement juste et économiquement efficace. L'égalité des chances d'abord, à travers la lutte contre la reproduction sociale à l'école. La correction des inégalités ensuite, en matière de revenu mais aussi d'accès à l'emploi, au logement, au transport, à la santé...

La gauche moderne pense que ce combat ne passe pas par la hausse des impôts, mais exige de mieux redistribuer la dépense publique : c'est-à-dire de faire payer plus aux riches les services offerts à l'ensemble de la population et d'offrir davantage de service public aux populations qui en ont le plus besoin. Le service public ne doit jamais faire financer par le peuple les besoins des privilégiés ; il doit être abondant pour les pauvres et productif pour tous. La gauche moderne est favorable à un impôt élevé sur les successions des foyers riches, l'égalité des chances passant nécessairement par la remise en jeu, au moins une fois par génération, des patrimoines acquis.

La gauche moderne est progressiste. Elle croit que le progrès scientifique et l'innovation technologique sont toujours facteur de bien-être pour le plus grand nombre, et parfois l'occasion de remettre en cause des rentes héritées du passé.

Elle croit que la compétitivité de notre économie et la capacité à générer durablement le plein-emploi dépendent toujours du choix de l'innovation et de l'adaptation plutôt que de la préservation du monde d'hier. Elle pense que l'un des enjeux du combat pour l'égalité est de permettre à tous d'entrer de plain-pied dans la société de la connaissance. Elle fait confiance aux chercheurs et aux scientifiques pour produire du savoir sur ce qui nuit à la santé et des avancées sur ce qui la sert. Elle veut que chacun puisse accéder aux progrès thérapeutiques comme aux soins courants.

La gauche moderne est le parti de l'éducation.
Elle veut à la fois l'excellence académique et la démocratisation de l'accès aux connaissances. Elle refuse d'avoir à choisir entre une éducation de masse médiocre ou une éducation de haute tenue mais réservée à l'élite. La clé de voûte du progrès social est dans un système éducatif de masse qui démocratise l'excellence, promeut l'accès de tous à la culture, et lutte contre la reproduction des inégalités sociales en préparant les étudiants à un marché de l'emploi exigeant et mobile. C'est à l'école d'abord, dans l'accès à la formation continue ensuite, que se rebattent les cartes du destin social. La gauche moderne milite pour la recherche de l'efficacité maximale du système éducatif et de formation, au service du combat pour l'égalité des chances.

La gauche moderne est pour le droit à la sûreté, qu'elle reconnaît comme un élément essentiel du contrat social. Dure contre les criminels, mais aussi dure contre les causes du crime, la gauche moderne devra s'atteler à une réforme profonde de la justice, de la police et des prisons, dont la fonction éminente de réparer la confiance collective et le tissu social mérite qu'elles soient mises à l'abri des pressions politiques ou d'une gestion médiatique. Elle veut que les Français se sentent en confiance avec la justice de leur pays, en matière civile, commerciale ou pénale.

La gauche moderne est écologiste. Elle veut redéfinir durablement les relations de l'homme avec la nature. Notre génération doit dépasser la simple prise de conscience des enjeux. Elle doit agir pour défendre aussi bien notre environnement immédiat et quotidien que le droit de tous les hommes aux biens essentiels que sont la qualité de l'air et l'accès à l'eau.

La gauche moderne croit que le développement des sciences et des technologies
sera aussi le développement de solutions innovantes au service de l'environnement. Elle soutient une action spécifique orientée vers les puissances économiques émergentes, pour qu'elles intègrent l'environnement dans leur modèle de croissance. Elle croit dans la mise en place de régulations internationales et d'une organisation mondiale de l'environnement.

La gauche moderne est européenne. Parce que l'Europe est le moyen de dépasser, à l'échelle du Vieux Continent, les égoïsmes nationaux. Et pour qu'au sein du concert des nations, une voix s'élève en faveur d'un nouvel ordre mondial de solidarité et de droit. La gauche moderne veut une Europe dont la vie démocratique permette de s'en sentir citoyen, comme on l'est de son pays. Elle veut une Europe qui agisse pour son avenir et pour la paix.

La gauche moderne est internationaliste.
Elle croit en l'accomplissement collectif d'un Etat de droit à l'échelle des Nations, et à l'utilité d'organisations internationales puissantes. Elle entend accomplir le vieux rêve d'un nouvel ordre international fondé sur la paix, le droit et le développement. Elle pense que le devoir d'ingérence participe du progrès des civilisations. Elle sait aussi que seule des actions globales sont de nature à répondre efficacement aux effets de la croissance sur le climat, aux migrations de masse, aux conflits régionaux, au terrorisme, à la criminalité internationale, et croit que ces actions sont possibles et doivent être entreprises sans tarder.

La gauche moderne est morale. Elle croit en la nécessité de l'exemplarité des classes dirigeantes tant dans le secteur privé que dans la conduite des affaires publiques. Les élites ne peuvent légitimement défendre la mobilité, l'adaptation, la fluidité et bénéficier en même temps de privilèges d'emploi ou de statut d'un autre âge. Elle est ainsi favorable à une certaine sobriété dans le train de vie de l'Etat et des hommes publics, au non-cumul des mandats, à la limitation de la durée des fonctions électives, et à l'extinction des protections d'emploi dont bénéficie la haute fonction publique.

Mais elle souhaite aussi l'exemplarité de comportement, ainsi que la transparence et la réglementation des rémunérations et avantages des responsables d'entreprise. On ne fait pas de projet politique avec de la morale, mais on n'en fait pas davantage sans.

La gauche moderne est réaliste. Elle croit en la pédagogie du changement, dans le long travail d'explication, soumis à l'exigence de rigueur et de vérité, qui permet finalement d'entraîner l'adhésion. Elle entend assurer un contrat entre les générations, qui protège les jeunes au lieu de les spolier et les encourage au lieu de les freiner.

La gauche moderne est transformatrice.
Elle veut changer la vie en abolissant l'inacceptable à chaque fois qu'il est évitable. Elle refuse les fausses fatalités. Elle veut porter l'espoir sans semer l'illusion. Elle veut comprendre le réel et le regarder en face, pour mieux agir sur lui et aller vers l'idéal.

Liberté, égalité, fraternité : il y a un pacte séculaire entre l'exemplarité de la France et le progrès du monde, et c'est à la gauche qu'il est revenu de le nouer. Reprenons l'initiative pour défendre une société ouverte, conforme à notre idéal de justice et de progrès.

04 octobre 2007

Maintenant, ça suffit !

Avait-on encore besoin de cela ?
Que Lionel Jospin n’ait pas la même conception de la politique que Ségolène Royal, tout le monde le subodorait depuis longtemps. Etait-il, pour autant, nécessaire de commettre un énième brûlot aux vagues relents de revanche rance et de haine recuite pour se payer, encore une fois, la tête d’une candidate dont il faudrait quand même affirmer un peu plus haut et fort qu’elle ne mérite en aucun cas un tel déluge de ressentiment- éditorial ou non ? Lionel Jospin se défend pourtant de verser dans une sorte de sexisme primaire. Soit… Il est quand même à souligner que lors de la campagne présidentielle de 2002 qui déboucha sur la terrible défaite que l’on sait dès le premier tour, il ne s’est pas trouvé une seule bonne âme pour esquisser ne serait-ce que l’embryon d’une ébauche de critique publique sur la façon dont cette même (non) campagne se déroulait ou, les résultats acquis, pour tenter d’expliquer en quoi l’attitude du candidat Jospin- pourtant titulaire d’un très bon bilan- et les décisions prises par l’Atelier de Campagne (le QG d’alors de la campagne dont, au passage, il ne faut pas oublier de rappeler qu’il fonctionnait autant en autarcie vis-à-vis du PS que celui de Royal en 2007) pouvaient, au moins en partie, expliquer la catastrophe… Personne ne s’est permis une telle chose. Les rares qui s’y sont essayés ont été brûlés sur le bûcher du Congrès de Dijon qui allait décider une bonne fois pour toute de jouer la protection de l’appareil contre toute tentative de rénovation en profondeur… Il serait bon que toutes les belles plumes qui se sont aujourd’hui senties obligées de tirer à boulet rouge sur Ségolène Royal, sa personnalité, ses idées et sa campagne pour en faire l’alpha et l’oméga de la dernière défaite de la gauche aux présidentielles voire même des difficultés actuelles du PS à exister en tant que véritable parti d’opposition crédible, retrouvent la mémoire de ces années-là et s’interrogent, avec distance et sincérité, pour savoir si les origines de la défaite de 2007 ne seraient pas à rechercher plutôt cinq ans en arrière. Il serait bon, également, qu’ils s’interrogent eux-mêmes, sans tabou, sur les motivations profondes de leur «désir de nuire», par bouquin interposé, à la candidate socialiste et l’accabler ainsi de tous les maux. Est-on sûr qu’on n’y trouverait pas ce vieux fond de sexisme si français qui, inconsciemment, fait systématiquement douter de la capacité d’une femme, quelle qu’elle soit, à exercer de hautes responsabilités, traditionnellement dévolues, dans notre pays, à l’homme ?

2002 : le traumatisme indépassé
Le départ de Lionel Jospin, au soir du 21 avril 2002, sur le mode «j’assume seul, en patron, les conséquences de la catastrophe qui vient d’arriver» ne manquait pas d’un certain panache. Ses vraies-fausses sorties de 2002 et 2007 sentent, à l’inverse, plutôt l’aigreur d’une sorte de gaullisme finissant, celui du «hors moi (et ce que je représente), point de salut !» et du «après moi, le chaos !». C’est sans doute terrible à dire mais on a tout de même la désagréable impression parfois que, n’ayant pas su ou voulu anticiper un certain nombre d’évolutions de la société qui, finalement, de fait, imposaient de nouvelles façons de faire de la politique ; et, pire, refusant même, par principe, de les accréditer comme réelles, la «Génération Jospin», celle, pour faire vite, des éléphants et des caciques, trouverait presque normal que le Parti Socialiste disparaisse avec elle. Alors on pilonne sans répit, on fracasse avec une belle abnégation celle qui a eu le tort d’essayer, y compris en violentant un peu le Parti qui, comme toute vieille institution de plus de 100 ans, ne se laisse pas bousculer aussi facilement, d’adapter le discours socialiste aux attentes qui émergeaient sur le terrain et auxquelles ce vieux discours ne savait plus s’adresser depuis tant et tant d’années.
Si Lionel Jospin avait, un tant soit peu, pris le temps d’écrire un livre pour analyser les raisons de sa défaite en 2002, il y aurait peut-être trouvé quelques explications valables pour expliquer pourquoi Ségolène Royal a dû, en urgence, improviser en à peine 5 mois un aggiornamento idéologique qui n’avait jamais été, ne serait-ce qu’abordé durant les 5 dernières années.

Ségolène, un bouc émissaire trop simple
Certes, Ségolène Royal n’est pas exempte de tout reproche et certaines critiques, certains dysfonctionnements qui lui sont aujourd’hui imputés sont parfaitement fondés. La candidate a, en effet, commis quelques erreurs durant la campagne. Elle en a aussi commis après. Est-ce une raison pour tout oublier ?
Il faudrait tout de même se rappeler qu’avant tous les autres et souvent mieux qu’eux elle avait compris les transformations de notre société. Qu’elle a su mettre en mouvement les militants, susciter chez eux une réelle espérance (comment expliquer autrement la formidable mobilisation qu’il y a eu su le terrain, aux quatre coins de la France ?) et leur redonner la fierté d’être socialiste. Qu’elle a su rassembler, autour du PS, des énergies nouvelles. N’oublions pas que c’est sur son nom que des dizaines de milliers de Français nous ont rejoint. Qu’elle a renoué le lien entre les socialistes et les quartiers populaires, notamment avec les jeunes issus de l’immigration. Qu’elle a su, malgré un contexte où pas grand-chose ne lui aura été épargné, tenir sa ligne et ne pas se renier (rappelons au passage, à ce sujet, que, par exemple, ayant prôné le non cumul des mandats et le renouvellement politique durant toute sa campagne, elle l’a mis en pratique en laissant sa circonscription à une jeune femme lors des dernières Législatives).
Tout cela, à l’heure des comptes et au moment où des dizaines de pseudos ouvrages à visée politique cherchent à faire de Ségolène Royal le bouc émissaire unique de tous les maux actuels du socialisme et de la gauche (c’est tellement plus pratique !), il serait toutefois utile de s’en rappeler !

Des attentes militantes et citoyennes à combler
Et nous, simples citoyens, modestes militants que voulons-nous, nous, finalement ?
Nous voulons que, comme nous, le Parti Socialiste regarde enfin la société telle qu’elle est et non pas telle qu’il voudrait qu’elle soit. Pas pour abandonner ses valeurs premières ou ses idéaux mais pour mieux définir un projet politique susceptible de la changer vraiment demain ! Nous voulons savoir comment appréhender nos territoires, où nous vivons chaque jour, dans le cadre de la mondialisation. Nous voulons rester fidèles à nos valeurs. Nous voulons participer pleinement au débat qui agite notre parti mais aussi toute la gauche. Nous voulons contribuer à fournir les idées et à construire le projet de demain. Nous voulons que l’intérêt du collectif prime sur les seuls desiderata individuels. Nous voulons privilégier un projet de société valable pour les 20 à 30 années qui viennent plutôt qu’une série de coups médiatiques soi-disant payants électoralement. Nous voulons qu’une éthique responsable guide l’action et le comportement de nos candidats et de nos élus.

C’est beaucoup demander ? Nous croyons, au contraire, que c’est tout simplement le minimum !


Gildas GUGUEN